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revolunionpresentation @mariejuliegascon

(Crédit: Marie-Julie Gascon)

Révolunion: épisode 4

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Révolunion est une fiction. A moins qu’il s’agisse d’un récit d’anticipation.
Il va nous faire vivre de l’intérieur l’histoire d’une jeunesse réunionnaise prête à prendre son destin en main. Un évènement déclencheur va lui offrir cette opportunité et lui permettre d’inventer et de construire la société dont elle rêve.
Quatre voix nous racontent cette fabuleuse aventure. Quatre voix qu’un secret partagé lie à la mort, à la vie.

Episode 4

Après tout a été très vite. La proposition s’est répandue d’assemblées en assemblées comme une traînée de poudre.

Bien sûr, les générations au-dessus de nous ont discuté longtemps pour la forme et pour reprendre la main, mais on s’en foutait : on avait réussi. Les jours suivants, l’urgence a été d’assumer ce qui avait été décidé, je parle de la fermeture des frontières, en organisant l’autosuffisance dans les domaines essentiels : celui de l’alimentation et de l’énergie bien sûr mais aussi pas loin derrière, de réfléchir à ceux de la santé ou de l’éducation par exemple.

Tout le monde était conscient qu’on était dans une course contre la montre. La France avait pris un coup dans l’estomac et cherchait son souffle mais elle n’allait pas tarder à réagir sous une forme que nous ignorions et je peux vous dire que les commissions «  Finances » ou «  Défense nationale » travaillaient nuit et jour. D’ailleurs, dans chaque secteur, on voyait se découvrir de vrais talents. On traçait le sillon, tous, à chaque étage de la construction. Le jour on bossait, le soir on palabrait.

Enfin, sauf à la case.

C’est pas l’euphorie avec mes parents ; ça ne l’a jamais été et s’il y a un truc qu’on peut me reconnaître c’est d’être resté lucide sur ce point : la Révolunion n’atteindrait jamais le cercle familial.

Mes parents sont arrivés sur l’île dans les années 90, chacun de son côté. Mon père venait se « ressourcer » après pas mal de dérives en métropole et ma mère qui est Espagnole voulait croquer le monde.

L’eau et le feu.

Ils se sont installés à Terre- Sainte, quartier pêcheur de Saint- Pierre dans le sud de l’île et n’en ont plus bougé. C’est ça, ils n’ont plus bougé. Mon frère est né le premier puis ma sœur, et moi, avant un dernier essai de transformation familiale avec mon petit frère.

Mais l’eau a pris le dessus et le feu a fini par se consumer tout seul dans son coin. Ils sont restés ensemble pour des raisons économiques, enfin c’est ce qu’on se dit tous les quatre les rares fois où on en parle encore. C’est qu’on est plutôt taiseux dans la famille, la faute à ma mère sans doute.

Elle ne parle plus ou si peu. Ses mots sont des soupirs qu’on a juste le temps de cueillir au vol, grand matin, avant qu’elle ne s’éteigne pour la journée.

Mon père a enfin réussi à monter sa boite d’ import-export il y a trois ans, mais il rame. Import – export….Juste le truc qui colle super bien avec notre choix politique…Autant dire qu’il ne nous porte pas dans son cœur, « les planeurs- inconscients- criminels… ».

Mais ce n’est pas ce qui nous a éloignés. A vrai dire on n’a jamais été proches. Quelquefois, je le regarde discuter avec mon frangin ou même mon petit frère et il se passe quelque chose…C’est pas mirobolant mais ils y arrivent.

Moi rien.

C’est pas complètement sa faute. On n’a rien à se dire, c’est tout. Avant je cherchais à combler le vide mais j’avais l’impression que ça s’entendait et le bruit du silence qui retombait alourdissait davantage l’atmosphère. Alors j’ai arrêté et globalement, je m’en fous. Sauf quand ça le rend nerveux parce que là, il peut devenir une vraie teigne et il ne lâche plus sa proie.

Et donc une dizaine de jours après notre décision, on était à la case. Anita était venue avec sa mère, Reine, parce que la mienne devait leur coudre à chacune une robe pour un mariage.

Reine, c’est aussi un sacré phénomène : un chat fait pas des chiens. Elle a une exploitation agricole dans le sud sauvage, elle fait les marchés et comme si ça suffisait pas, c’est la présidente du MFR, le mouvement des femmes réunionnaises. Je ne sais pas où elle trouve le temps de s’occuper de sa fille mais elle y arrive, et pour deux. Son mari est mort dans un accident alors qu’Anita avait à peine cinq ans. Sa remorque de canne à sucre s’est renversée dans un virage alors qu’il transportait son chargement à la balance pour la pesée de la journée. Il est resté coincé dessous et on n’a retrouvé le corps qu’au petit matin. De quoi provoquer un vrai traumatisme chez la mère et la fille.

Reine a repris l’exploitation familiale et ne s’est jamais autorisée à pleurer devant sa fille, c’est Anita qui me l’a dit. Elle se demande même si sa mère a jamais fait son deuil…

Ce soir-là on discutait tranquillement, même si Reine nous faisait flipper en nous racontant qu’elle commençait à entendre certaines critiques à droite et à gauche.

…Bien sûr, ce blocus choisi avait été décidé collectivement après des jours et des nuits de discussions et la grande majorité était persuadée que c’était là la seule issue possible, que déplorer la situation ne suffisait plus et qu’il fallait frapper fort… Mais on commençait à entendre sur les ondes que vitesse n’était pas synonyme de précipitation et qu’après tout on partait de rien, que tout était à construire et qu’on avait peut-être brûlé certaines étapes en prenant cette décision…

Et puis, vlan, mon père s’est pointé. C’était rare à cette heure. Et donc mauvais signe

Nous quatre, nous cinq avec ma mère bien sûr, on a tout de suite senti qu’il était prêt à dévisser :

–  Je ne m’en remets toujours pas ! On a été pris en otages sans qu’on ait notre mot à dire ! 

C’était parti pour la grande boucle, bave aux lèvres et dents dehors : les fainéants de fonctionnaires, les branleurs de lycéens et ceux qu’on va chercher en maternelle, les mères de famille sous contrôle…

Seul le téléphone de Reine a réussi à l’interrompre et au timbre de sa voix, tout le monde a compris que c’était important.


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