Publicité
machine a ecrire imazine

1er prix "individuel" 14-17 ans du concours Imazine.

1er prix « 14-17 ans »: « Le Tamarinier »

facebooktwittergoogle_plusmail

« Le Tamarinier » d’Anna Josephine Morel, 17 ans, a remporté le 1er prix du concours d’écriture Imazine de l’association Lilomots, dans la catégorie « individuel 14-17 ans ».

Le Tamarinier

De prime abord, les travaux semblaient bien avancer. Nous voyions s’élever dans les airs une grande étendue de béton. Les piliers semblaient fiers de la porter, tout jeunes, pas fatigués. Bientôt, ils crouleraient sous le poids des voitures, camions, et autres véhicules circulant sur la côte Ouest de l’île. Mais en y regardant de plus, près, un détail gênait sur ce chantier: son silence de cathédrale. Que se passait-il donc ? Les grues étaient immobiles, les tas de ciment, les pierres, abandonnés. Était-ce donc comme cela qu’était censé se dérouler le plus grand chantier de la Réunion ? Je demandai à mon père ce qu’il en pensait. Il me répondit que les ouvriers avaient sûrement repris la grève de l’an passé, espérant obtenir une augmentation de salaire. Je compris à sa voix fatiguée qu’il ne voulait pas discuter. Il était pressé d’arriver chez mes grands-parents pour le déjeuner. Comme souvent, nous étions en retard. Il était sûrement 13 heures passées. Retournant sur mon téléphone, je fus surpris de constater qu’il était à peine 12 heures. Je vérifiais sur l’écran de la radio, sur ma montre, il n’était bel et bien que midi. Je montais le volume de la radio pour entendre le programme diffusé, mais il n’y avait rien, on n’entendait que le grésillement caractéristique d’une zone mal desservie. Je regardai mon père qui avait l’air de ne pas se rendre compte de la situation, il semblait sur le point de s’endormir. Tout à coup, tous les voyants de la voiture s’allumèrent, la radio se remit à chanter, mais changeait de station et de volume toute seule. Mon père retrouva ses esprits d’un coup et gara la voiture sur le bas-côté. Il coupa le contact mais la voiture continua son manège insensé. Il tenta d’appeler un dépanneur mais il n’y avait plus de réseau. Nous commençâmes à faire du stop, mais au bout d’une demi-heure, n’ayant pas vu une seule voiture, nous cessâmes. Mon père déclara résigné : « Fiston, je ne sais pas ce qu’il se passe, mais je crois qu’il ne nous reste qu’une chose à faire : marcher ». Nous nous mîmes donc en route, mais, vite fatigués, nous décidâmes de chercher plutôt du secours auprès des ouvriers du chantier.

Ils étaient tous en train de faire une pause sous un immense Tamarinier. Mon père commença :  « Bonjour messieurs, pardonnez-moi de vous déranger ». Ils semblaient en effet bien occupés, songeais-je ironiquement. Les ouvriers se tournèrent vers mon père, et celui-ci reprit :

« Mon fils et moi sommes tombés en panne pas loin d’ici et nous n’avons plus de réseau. L’un d’entre vous pourrait-il nous conduire jusqu’au garage le plus proche ?

-Ah, vous n’êtes pas au courant ? répondit l’un des ouvriers.

-De quoi ?

-Tout est si étrange ici, les choses ont tendance à tomber en panne, nous sommes tout aussi impuissants que vous. Nous ne pouvons plus travailler correctement, nos machines ne fonctionnent plus. Nous devons avancer le chantier à l’ancienne, avec des pelles, des pioches. Mais tout cela pose problème, nous prenons beaucoup de retard.

-Ah, dit mon père l’air gêné, je pensais que vous…

-Que nous ne voulions pas travailler. Oui je sais, c’est ce que tout le monde pense. Mais sachez que nous ne nous laissons pas abattre. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour mener à bien ce chantier, nous restons ici jour et nuit, certains d’entre nous ont même… »

Il cessa subitement de parler et son visage s’assombrit. Il y eut un silence, tous les ouvriers semblaient inquiets, ces paroles avaient jeté un froid sur l’assemblée.

« Certains ont même quoi, monsieur ? demandai-je.

-Peu importe, je vais vous chercher nos vélos. »

Il se dirigea vers un cabanon et revint quelques instants plus tard avec trois grands vélos.

« Où allez-vous ? demanda-t-il.

– Chez mes parents, près de la plage de l’Ermitage.

– D’accord je vais vous accompagner, ce n’est pas très loin.

-Merci beaucoup, monsieur ?

-Monsieur Payet.

-Merci Monsieur Payet, nous devrions partir tout de suite, je ne sais pas quelle heure il est mais nous…»

Soudain, un grand vacarme interrompit mon père : des « bips » sonores longs et courts provenant de tous les appareils électroniques. Ils étaient accompagnés par le clignotement de toutes les sources de lumière électroniques. Les phares des véhicules utilitaires, des tractopelles, des bulldozers, les lampes de poche, et même mon téléphone, clignotaient au rythme de ces bips ressemblant à du morse. Une femme se saisit d’un calepin à côté d’elle et se mit à écrire comme si sa vie en dépendait. Elle avait l’air folle, mais lorsque j’y regardais de plus près, je vis que cette expression d’urgence qui déformait ses traits se reflétait sur le visage de tous ses collègues. Décidément, quelque chose n’allait vraiment pas sur ce chantier. Je lançai un regard à mon père qui semblait n’avoir qu’une envie : être aussi loin d’ici que possible. Le vacarme cessa et la femme s’écria : « 15 heures ». Un « ouf » de soulagement s’éleva du groupe d’ouvriers et Monsieur Payet s’exclama : « Venez, partons maintenant pour arriver avant que la nuit ne tombe. » Mon père ne se le fit pas dire deux fois et enfourcha son vélo. Alors que nous avions déjà bien avancé et que personne ne s’était osé à aborder ce qu’il venait de se passer, je décidai de poser la délicate question. Mais une fois encore on m’ignora et je décidai de me taire pour de bon. Une fois arrivés sur un chemin qui nous était plus familier à mon père et moi, Monsieur Payet fit demi-tour et nous continuâmes la route sans lui.

Étant donné que nous étions arrivés chez ma grand-mère bien après l’heure du déjeuner, nous restâmes dîner chez elle le soir. Toute ma famille était présente et je fus très heureux de retrouver ma cousine Marie. Ce fut la seule qui resta captivée par l’histoire de nos mésaventures de l’après-midi, et à qui je pus donc en parler jusqu’à ce que vint l’heure de nous coucher. Mon père était reparti et m’avait laissé pour le week-end. La chambre dans laquelle je me trouvais possédais une immense baie vitrée orientée côté montagne. Je l’avais toujours appréciée car la vue était magnifique, mais cette nuit, j’avais beaucoup de mal à dormir, je ne cessai de penser au chantier et je cherchai à l’apercevoir dans la lumière de la pleine lune. Soudain, alors que je m’apprêtais à abandonner, une succession de lumière comme celle qui avait eu lieu dans l’après-midi déchira l’obscurité. Mais qu’est-ce que tout cela signifiait ? Je ne pouvais pas rester là, il fallait que j’y retourne, que je découvre ce qu’il se passait là-bas. Je réveillai Marie qui fut immédiatement partante. Je savais qu’elle aussi voulait satisfaire sa curiosité. Je savais que ce que nous nous apprêtions à faire était dangereux et que du haut de nos 15 ans, nous allions avoir de gros problèmes si nous nous faisions prendre, mais l’envie de faire la lumière sur cette histoire était plus forte que tout. Après avoir traversé la maison sur la pointe des pieds, nous quittâmes le jardin sur les vélos prêtés par Monsieur Payet. Nous avions emporté avec nous des lampes de poche ainsi que des barres de céréales et de l’eau, tout ça dans un sac à dos orange. Eh bien oui, le orange n’était pas la meilleure couleur pour une mission d’espionnage, mais c’était le seul que j’avais trouvé. Enthousiasmés par notre mission, nous ne furent dans un premier temps pas fatigués par l’effort physique qu’elle requerrait, mais au bout d’une heure passée à pédaler nous commencions un peu à prendre conscience de la folie de notre expédition. Il pourrait nous arriver n’importe quoi ! Nous pourrions faire une mauvaise chute, tomber de fatigue, nous faire enlever, nous perdre ! D’autant que dans l’obscurité de la nuit, j’avais du mal à reconnaître le chemin. Je ne fis pas part de mes doutes à Marie car elle avait suffisamment peur comme cela. Je sentais qu’elle n’allait pas tarder à me demander à rentrer.

Alors que j’allais moi-même lui faire cette proposition je reconnus l’endroit où Monsieur Payet nous avait laissés plus tôt dans la journée, je m’exclamai : « Oh Marie, c’est par là ! Je connais le chemin il n’y pas de doute.

-Mais, il n’est pas bétonné, et ça m’a l’air très dur de monter cette côte à vélo.

-C’est vrai, nous devrions continuer à pieds, laissons les là.

-D’accord, mais faisons tout de même une pause avant de monter, je suis essoufflée. »

Nous fîmes donc une pause, et je tâchais d’évaluer le temps qu’il nous faudrait encore pour atteindre le chantier. Une demi-heure à un rythme soutenu devrait nous suffire. Nous aperçûmes au loin le jeu de lumière qui semblait à présent n’être là que pour nous, comme s’il nous appelait, et lorsqu’il cessa, nous commençâmes notre ascension.

Finalement arrivés aux abords du chantier au bout d’une heure, nous nous cachâmes dans un buisson pour espionner les travailleurs qui creusaient un immense trou à la pelle. Il était étrange qu’à une heure si tardive ils ne soient pas en train de dormir. L’un d’eux s’exclama : « J’en peux plus de ces conditions de travail, j’ai l’impression de donner toutes mes forces sans que cela ne suffise !

-Démissionne si tu veux, mais ce ne sera pas demain la veille que tu retrouveras un job de chantier payé dix fois plus que la moyenne. Alors oui c’est vrai, on ne dors plus, et il faut supporter des phénomènes bizarres, mais le jeu en vaut la chandelle.

-Oui enfin bon… Si c’est pour finir par perdre la tête comme André ça…

-Ne parle pas de lui s’il te plaît ! C’est une histoire qui fout les jetons.

-Comme tu voudras. »

Nous nous regardâmes Marie et moi, nous demandant quelle pouvait être cette si sombre histoire. Ses yeux pétillaient d’excitation, et je savais qu’elle pouvait voir la même chose en me regardant. Nous attendions que les ouvriers se remettent à parler lorsque nous fûmes surpris par les lumières et le bruit qui reprirent. Nous sursautâmes et Marie poussa un cri aigu qui, je l’espère, fut recouvert par le vacarme environnant. Malheureusement non, et sitôt que la crise fut finie et qu’elle eut annoncé « dans une heure », à ses collègues, la femme ouvrière de cet après-midi se dirigea vers nous et fixa le buisson d’un air furibond : « Sortez de là ! ». Mais nous ne bougeâmes pas d’un pouce, espérant qu’elle ferait demi-tour croyant s’être trompée. Malheureusement, elle s’approcha, secoua le buisson et nous fûmes alors bien obligés d’en sortir. Elle s’exclama : « Écoutez, je ne sais pas ce qui vous a pris de venir par ici mais c’était une très mauvaise idée, vous n’imaginez même pas le danger qui rôde. Rentrez chez vous.

-Justement, nous aimerions savoir quel est ce danger mystérieux, c’est tout. Dites-le nous et nous rentrerons chez nous.

-Non, je n’ai pas à négocier avec des enfants comme vous. Si je vous dis de partir, vous partez c’est tout, ou j’appelle la police. »

Elle nous tourna alors le dos, pour elle, la discussion était close. Mais je lui demandai : « Qui est André ?

-André ? Mais comment êtes-vous au courant ? »

Je compris que nous avions fait mouche, elle allait tout nous raconter. Elle reprit résignée : « Bien, vous n’allez pas nous laisser tranquilles n’est-ce pas ? ». Nous secouâmes la tête avec un grand sourire et elle nous expliqua toute l’histoire.

Il y avait quelques mois que le chantier était sens dessus dessous, il semblait hanté. En effet, si quelqu’un avait le malheur de demander quelle heure il était, les appareils électroniques se mettaient à dysfonctionner et annonçaient l’heure en morse. Si il était midi ou minuit, lorsque la demande était formulée, ils avaient la visite d’une étrange vieille dame qui prenait le contrôle de quelqu’un sur le chantier et le faisait faire des choses étranges, comme une marionnette. André avait été l’une de ses victimes et elle l’avait fait se jeter du haut de la ravine.

Glacé par cette histoire me faisant drôlement penser aux histoires sur Grand-Mére Kal qu’on se racontait pour se faire peur entre cousins, je demandai : « Et pourquoi est-ce que vous ne partez pas ?

-Nous avons besoin de ce travail…

-Et votre patron reste les bras croisés ? Il vous laisse travailler dans ces conditions ?

-Oui, il ne croit pas à cette histoire ou ne veut pas y croire. Et de toute façon, même s’il y croyait, comment pourrait-il lutter contre une créature surnaturelle ? Tout ce qu’il peut faire, c’est nous surpayer, surpayer aussi les heures supplémentaires qu’il nous oblige à faire et nous menacer de salir notre réputation auprès des autres employeurs de sorte que nous ne retrouvions pas de travail si nous venions à démissionner.

-Mais c’est horrible, s’exclama Marie.

-Oui. À présent que je vous ai tout raconté, partez ! Il est bientôt minuit, vous ne pouvez pas risquer que quelqu’un prononce les mots fatidiques et qu’elle s’attaque à vous.

-Mais vous pouvez tenter quelque chose ! m’écriai-je.

-Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?

-Vous pourriez essayer de comprendre pourquoi elle fait ça, pourquoi elle s’en prend à vous.

-Pourquoi ?

-Parce que pour pouvoir combattre l’ennemi, il faut le connaître. Je vois que vous avez compris un peu comment elle apparaît, mais il faut aussi savoir pourquoi, répondis-je.

-Et comment veux-tu que l’on si prenne ?

-Vous pourriez tenter de lui parler la prochaine fois qu’elle apparaît.

-Mais nous faisons tout ce qui est possible pour qu’elle n’apparaisse pas, nous posons la question le moins possible et à chaque fois, à des moments que nous pensons peu risqués. Nous sommes tout de même obligés de la poser, ce code morse est devenu le seul moyen de se repérer dans le temps vu que plus rien ne fonctionne ici.

-Il faudrait la convoquer, affirmai-je catégorique.

-Cela a été si tragique la dernière fois…

-C’est vrai, mais si un dialogue s’établit, et que vous parvenez à trouver un accord, vous serez libérés de cette situation angoissante et pourrez reprendre le travail dans des conditions normales. Et puis si ça se trouve, ses intentions ne sont pas mauvaises, intervint ma cousine. »

Nous la regardâmes mitigés. Il était étrange de penser que quelqu’un qui avait déjà tué n’avait pas de mauvaises intentions. Cependant la femme acquiesça et décida de réunir tous les ouvriers pour leur demander leur avis.

Après qu’elle eut ressorti nos arguments à ses collègues, ces-derniers acceptèrent non sans appréhension, d’élaborer un plan. Elle nous demanda de les aider, mais en fait il était assez simple, il fallait désigner deux personnes chargées de lui parler afin que si l’une d’entre elles était prise pour cible par la sorcière, l’autre puisse tout de même achever la mission. Il fallait des gens qui sachent parler et faire preuve de diplomatie afin de ne pas l’énerver et de pouvoir trouver un accord. Monsieur Payet se porta volontaire mais le groupe refusa immédiatement car, bien qu’ayant une bonne volonté, il avait tendance à s’énerver facilement. La femme fut proposée et elle accepta malgré la peur que je voyais dans ses yeux, elle s’appelait Lydia. Un autre ouvrier qui se faisait jusque là discret, décida de l’accompagner, il s’appelait Phil. Lydia décréta qu’il était inutile que tout le monde risque sa vie, si deux personnes suffisaient à la réussite du plan, et demanda aux autres, nous y compris de nous éloigner pendant l’action.

Il n’allait sûrement pas tarder à être minuit, nous partîmes donc avec les ouvriers mais ils avaient tellement peur qu’une fois que Lydia et Phill ne nous voyaient plus, ils se mirent à courir dans toutes les directions pour se cacher. Seul Monsieur Payet resta avec nous. Nous ne parlions pas mais savions tous les trois que malgré notre peur, nous voulions assister à ce qui allait se passer. Nous fîmes donc demi-tour et trouvâmes une cachette avec vue sur Lydia et Phill. Ils tremblaient tous les deux. Ce fut la voix mal assurée de Lydia qui déchira le silence de la nuit : « Grand-Mère Kal, quelle heure il est ? »

Dans un premier temps rien ne se passa, si bien qu’elle s’apprêtait à recommencer mais alors, le spectacle de son et lumière habituel commença, plus sinistre que jamais. Et une silhouette sortit du dessous de l’immense Tamarinier. La vieille dame s’adressa à Lydia en hurlant : « Il est MINUIT !!! Je vois que tu as trouvé comment m’appeler, dans les deux sens du terme ma petite.

-Je… je voudrais vvous parler, bégaya Lydia.

-Comment veux-tu faire cela alors que tu peines à aligner deux mots ? »

Lydia resta interdite et Phill prit le relais : « Que voulez-vous ?

-Ce que je veux mon brave, c’est que vous périssiez petits démolisseurs ».

Et elle prit le contrôle des deux ouvriers en même temps, les faisant dangereusement s’approcher de la ravine. Marie s’exclama : « Tom ! Elle peut contrôler plusieurs personnes à la fois !

-Oui, nous devons faire quelque chose ou elle va les tuer.

-Mais Tom, elle pourrait prendre le contrôle de ta personne aussi !

-On ne peut pas les laisser comme ça, et puis si ça se trouve, elle n’a pas de mauvaises intentions ». Je fis un clin d’œil à ma cousine et avant même qu’elle ou Monsieur Payet puisse tenter de m’en empêcher, je me mis à courir vers la sorcière. Quelque chose dans ses paroles m’avait fait penser qu’elle ne voulait pas réellement la mort des ouvriers. En effet, elle les avait traité de « démolisseurs », il était donc probable que les ouvriers étaient en train de détruire quelque chose qui lui tenait à cœur et qu’elle ne faisait que protéger cette chose. Je fis en sorte que la sorcière m’entende avant de me voir afin d’être sûr que mon message passerait bien : « Qu’est-ce que vous tenez tant à protéger ? ». Elle se figea totalement, j’avais visé juste. Elle fit s’arrêter Lydia et Phill et se retourna vers moi en disant : « Je veux juste que ce chantier s’arrête. Qui es-tu et qu’est-ce que tu fais là petit ?

-Je suis Tom, et je tente de trouver une solution pour le bien de tous.

-Tu es un petit fouineur n’est-ce pas ? Un enfant pas sage du tout ! À l’évidence tes parents ne t’ont pas suffisamment fait peur en te parlant de moi.

-Je veux simplement que tout le monde aille bien, libérez mes amis s’il vous plaît.

-Tes amis ? Ces personnes sans cœur sont tes amis ?

-Pourquoi dites-vous qu’ils sont sans cœur ?

-Ils veulent détruire ce que j’ai de plus cher au monde, tout ce qu’il me reste.

-Quelle est cette chose ? »

Je vis une larme rouler sur sa joue, cette sorcière n’était peut-être pas aussi cruelle que tout le monde pensait. Je vis qu’elle hésitait à se livrer mais ne pipa mot, ne voulant pas la brusquer. Elle déclara finalement : « Ce Tamarinier. C’est lui que je protège. Ces monstres veulent l’abattre. Mais… il représente tellement pour moi, c’est là que nous nous retrouvions mon fiancé et moi lorsque j’étais jeune, il me rappelle tellement de bons souvenirs.

-Je comprends.

-Non tu ne comprends rien, tu ne peux pas comprendre, je suis crainte par tous, personne ne m’aime, et cet arbre, c’est le dernier souvenir que j’ai de la seule personne qui m’ait aimée !

-Il ne sera pas coupé.

-Qu’est-ce que tu en sais tu n’es qu’un enfant ! vociféra-t-elle.

-Ces deux personnes que vous tenez entre vos mains sont ici pour négocier avec vous. Vous avez le pouvoir de demander à ce que votre arbre soit épargné.Tuer ces deux personnes ne vous servira à rien, d’autres continueront le chantier, et si elles partent, de nouveaux ouvriers seront embauchés. Mais si vous choisissez de négocier avec elles, il sera sauvé durablement. ».

Elle mit alors fin à son emprise sur Lydia et Phill et tous trois réussirent à trouver un accord : les ouvriers s’engageaient à « se tromper » légèrement dans la trajectoire de la route afin d’épargner le Tamarinier, et Grand-Mère Kal à ne plus saboter le chantier.

Alors qu’elle était sur le point de disparaître Monsieur Payet arriva avec Marie qui tentait de le retenir. Je compris que quelque chose était sur le point de mal tourner. Monsieur Payer s’égosilla en pointant un doigt accusateur vers Grand-Mère Kal : « Sale sorcière ! Tu as tué mon frère ! Tu mérites qu’il soit arraché ce foutu arbre ! ».

Grand-Mère Kal resta coite, elle se prit la tête entre les mains comme si elle voulait faire taire des voix dans sa tête et murmura : « Je ne voulais pas. Je ne voulais pas. ». Et elle se mit à pleurer. Monsieur Payet ne savait pas quoi dire, il ne s’attendait pas à ce que la sorcière réagisse comme cela. Grand-Mère Kal s’adressa à lui après avoir repris contenance : «  Je suis vraiment désolée de l’avoir tué. C’était un terrible accident. Je n’avais pas vu que le précipice était si près. Je vous en prie pardonnez-moi. ».

Monsieur Payet était visiblement choqué. Il avait l’impression que s’il pardonnait, il trahissait André, mais en même temps, cette femme devant lui ne semblait pas être un terrible assassin, mais une âme tourmentée par les remords. Elle avait sûrement commis d’autres actes horribles qui lui avaient valu la haine et en même temps la peur de toute la Réunion, mais aujourd’hui elle demandait pardon, et lui, Monsieur Payet, avait l’opportunité de mettre fin à la souffrance en cette personne, alors il s’exclama : « Je vous pardonne ». Le visage de Grand-Mère Kal fut illuminé par un sourire radieux. Ses habits noirs se transformèrent en habits blancs, et des larmes de joie coulèrent sur ses joues. Elle s’éleva dans les airs et fut aspirée par le Tamarinier qui devint un soleil dans la nuit.

Depuis ce jour, l’arbre donne des fruits en toutes saisons, et chaque fois qu’une gousse est cueillie, une autre la remplace immédiatement. Il est le symbole de l’éternelle gratitude d’une âme tourmentée, pour la paix accordée.


Publicité

x