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Lecture : Jeunesse éternelle

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Ça y est, l’année se termine. 2016 n’aura pas été la plus gaie des années et restera gravée dans la mémoire de chacun, pour diverses raisons, même si on n’aurait préféré l’oublier. La mémoire, c’est justement le problème de Léna, atteinte d’amnésie. La romancière Nathalie Legendre nous raconte son histoire dans Jeunesse Éternelle, publié aux éditions Bayard Jeunesse.

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Léna, 16 ans, est atteinte d’une forme d’amnésie. Tous les dimanches, une femme vient lui rendre visite. Il s’agit d’Étaine. Un jour, elle remet à la jeune fille un manuscrit de sa sœur, qui était elle aussi atteinte d’amnésie. Dès lors, Léna se plonge dans la lecture de la vie de Shanel… Un roman de science-fiction qui questionne sur notre société et sa course à l’éternelle jeunesse.

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Prologue : Le départ d’Étaine

Le dos appuyé contre le granit froid, Léna renversa la tête pour admirer les formes aléatoires des nuages, ses mèches cuivrées s’entassant sur ses épaules. Elle ne songeait qu’aux apparitions diverses qui défilaient sous ses yeux et que son imagination transformait. Mais, honnêtement, à quoi d’autre aurait-elle pu penser ? Elle ne gardait rien en mémoire, ou presque. Parfois, elle oubliait même pourquoi elle était venue s’asseoir sur ce banc, au fond du jardin, une heure auparavant. Alors elle paniquait, comme égarée, et Mary la raccompagnait en lui tenant le bras jusqu’à la maison qui sentait bon la peinture à l’huile et le pain à peine sorti du four. Les odeurs, elles, Léna ne les avait pas perdues. De là à les relier à un souvenir exact…

Sa main serrait fermement le minuscule appareil dans lequel elle avait stocké ses chansons – quel en était le nom, déjà ? Elle enclencha la lecture et ferma les yeux quelques secondes, juste le temps nécessaire pour que les choeurs s’élèvent, telle une vague qui se gonfle avant de venir caresser de son écume le sable humide.

Agnus Dei.

Léna savourait ce morceau tous les jours, souvent en boucle. Elle l’avait noté dans son planning quotidien. Les cumulus s’estompèrent, dévoilant le ciel pur et limpide, et aussitôt un rayon de soleil chauffa son visage lisse. Elle soupira d’aise. On était dimanche. Le jour de son rendez-vous avec Étaine. « Comme tous les dimanches », lui certifiait Mary chaque fois que Léna l’interrogeait. Elle possédait une photo d’elle dans son agenda, mais elle ne se rappelait pas qui elle était exactement.

Bonjour, ma chérie… Comment vas-tu aujourd’hui ? Léna ôta ses écouteurs et détailla la femme qui se trouvait devant elle. Grande, élancée, une lourde chevelure flamboyante, des yeux gris et doux, quelques rides autour d’une bouche aux lèvres un peu épaisses. Étaine se baissa pour déposer un baiser sur le front de Léna, puis s’installa à ses côtés. À chacune de ses visites, elles parlaient de ce qui les entourait, car il était impossible d’interroger Léna sur la semaine qui s’achevait, mais cela ne dérangeait pas Étaine, elle adorait passer ce moment avec elle. Goûter aux silences, aux regards, aux frôlements. Aujourd’hui, c’était différent. Étaine était nerveuse. Elle savait pourtant que Léna ne serait pas affectée bien longtemps par la nouvelle. Elle jeta un coup d’oeil vers la maison : Mary les observait par la fenêtre de la cuisine. Elle se composa un visage calme malgré l’intense bouillonnement intérieur qui lui nouait le ventre. Elle devait faire très vite et espérait que la réaction de Léna ne ficherait pas tout par terre.

En se contorsionnant, elle débarrassa ses épaules de son sac à dos pour le poser sur ses genoux.

J’aime être loin de la ville, confessa soudain Léna.

Cette campagne est si paisible.

Étaine fronça les sourcils et la fixa. Il lui arrivait parfois d’avoir des épisodes de lucidité, mais qui pouvait deviner combien de temps ils dureraient et ce qu’elle se rappellerait précisément ? Léna, elle, cherchait dans sa mémoire bancale quelque événement, une trace qui l’éclairerait sur cette femme qui lui rendait visite tous les dimanches depuis… Depuis quand ? Qui était-elle déjà ? Pourquoi ces visites immuables ? Puis son esprit se détacha du présent, et son regard se fit absent. Mary avait disparu de la fenêtre de la cuisine.

Il faut que je t’avoue quelque chose, commença Étaine. Je vais partir un long moment.

Léna reporta son attention sur le doux visage.

Je t’en prie, écoute-moi bien. C’est très important, insista Étaine.

Elle lui attrapa les mains et les serra fortement. Léna se laissa faire, tentant de se concentrer.

Je ne pourrai plus venir te voir toutes les semaines, pas avant quelques mois. Ça me brise le coeur, mais je n’ai pas le choix.

J’habiterai seule ?

Non, Mary te garde près d’elle. Personne ne t’abandonne, ma chérie. Je te promets d’être de retour très vite. Et puis, il y a Andrew. Tu l’aimes bien, n’est-ce pas ? Étaine se racla la gorge, pour se donner le courage de continuer face au mutisme, et ouvrit la grande poche de son sac à dos.

C’est pour toi, déclara-t-elle en posant un paquet rectangulaire sur les genoux de Léna.

Un cadeau ?

En quelque sorte, oui. Je souhaite que tu le conserves précieusement. Mais tu ne dois pas le montrer à Mary.

Je n’ai pas le droit de… de… Étaine se tut, en proie à une vive émotion qu’elle chassa en secouant ses boucles rousses.

C’est le dernier roman de ma sœur, avoua-t-elle d’une voix blanche.

Je ne me souviens pas d’elle.

Elle était comme toi.

Comme moi ?

Elle a aussi perdu la mémoire.

Ah…

Je pense sincèrement que ce récit pourrait t’aider.

Tiré du roman Jeunesse Éternelle de Nathalie Legendre © Bayard Editions Jeunesse – Paris, 2016


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