PublicitéQJ-juin-juillet
mahelle boyer imazine
Article précedent «

Coup de cœur « 9-13 ans »: « Oya » de Mahelle Boyer

facebooktwittergoogle_plusmail

Mahelle Boyer est en 4e au collège Joseph Suacot de Petite Ile. L’élève de 13 ans a obtenu le prix « coup de cœur » du jury dans le cadre du concours d’écriture Imazine organisé par l’association Lilomots. Voici son histoire, intitulée « Oya ».

OYA

Je m’appelle Assia Kalyani, j’ai 15 ans, mes prénoms sont d’origine africaine et malbare. Mes parents les ont choisi pour que je n’oublie pas d’où je viens. J’ai grandi avec des dessins animés comme Dora l’exploratrice et la famille de la jungle ce qui m’a donné ce goût pour l’aventure. Mes amis disent de moi que je suis attentionnée et sincère mais aussi susceptible et colérique. Pendant mes temps libres je fais de la plongée et du parapente avec mon père,j’aime les sensations que cela me procurent. Mon père est photographe animalier, spécialisé dans les oiseaux, il voyage énormément. Ma mère, elle, est historienne, elle s’est spécialisée sur l’ histoire de la Réunion, plus précisément sur l’Esclavage et le Marronnage. Grâce à eux j’ apprends toujours plus chaque jour.

Chaque année mon père doit photographier les oiseaux endémiques et migrateurs de l’île. Il a pour mission de les répertorier selon leurs espèces, leur nombre et leur habitat. Cela fait quatre ans que je l’accompagne pendant mes vacances scolaires. Nous avons sillonné l’île, de la forêt du Brûlé au Piton de l’eau , de la forêt de Dimitile à celle de Bélouve, des hauts de l’île au littoral en passant par les cirques. J’ai appris grâce à cela à identifier les oiseaux qui vivent dans les quatre coins de la Réunion.

Aujourd’hui c’est le 20 décembre, jour de fête pour l’île, comme toutes les années l’ensemble de la famille se réunit autour d’un pique-nique. Nous nous sommes rassemblés à la Forêt du Tévelave. Imaginez-vous cinquante personnes qui débarquent, femmes, hommes et enfants, dans les cris, les rires et les pleurs ; cela fait un sacré boucan. Maman a préparé un romazave au poulet, mamie Estelle a ramené son fameux bouillon larson et un bon pois citrouille massalé. Tatie Gilberte nous a mitonné un bon rougail saucisse avec son zembrocal de haricot rouge. Mamie Rachel nous a cuisiné un super rôti de porc cuit au feu de bois. Tout cela fut accompagné de samoussa, de bonbon piment, de gâteau patate et de confiture de cambare confectionnés par ma marraine Isabelle et ma tatie Cynthia.

Après ce repas, on improvisa un kabar. Mes tontons et cousins prirent leurs instruments rejoint par mon père qui chanta au son du rouler, piker, kayamb et bob. Mes cousines faisaient les choeurs, et nous dansions au rythme du maloya. Maman , mes mamies Estelle et Rachel ainsi que mes taties battaient la mesure en claquant des mains. Maman fit la remarque en regardant mon père chanter que « Certains se retourneraient dans leur tombe s’il voyait ça, un blanc chanté et dansé sur la musique des esclaves » mamie Rachel a souri tout en secouant la tête. En fait mamie Rachel est mon arrière-grand-mère, la gardienne de la famille, certains la craignaient car on disait qu’elle avait « la bouche cabri » tout ce qu’elle vous disait se réalisait, donc on évitait de la mettre en colère.

Après plusieurs minutes de danse, je demanda à mes parents l’autorisation d’explorer les alentours. Ceux-ci acceptèrent en me recommandant de faire très attention et de rester à porter de voix. Je pris mon vieux Nikon et commença à m’enfoncer dans les bois. Ce lieu était magnifique avec ses rayons de soleil qui transperçaient les arbres et le doux bruit du vent qui traversait les feuilles.

Parmi les fougères, je vis une magnifique fleur qui dégageait une odeur fruitée, je me positionnais pour avoir une meilleure prise de vue lorsque dans le viseur apparut un drôle animal. Il possédait un plumage de couleur brune, tacheté de gris avec des striures blanches. Sa tête était carrée surmontée de longues aigrettes, il avait de globuleux yeux jaunes, un bec crochu et des pattes acérées. Il devait mesurer une dizaine de centimètre, on aurait dit un croisement entre une chouette et un hibou. Je n’avais jamais vu un tel oiseau, j’étais si excitée de ma découverte et j’imaginais la tête de mon père quand je lui montrerais les photos. Alors je régla mon appareil, prête à appuyer sur le déclencheur lorsque j’entendis «  Arrête !!! ne fais pas ça. » s’exclama une voix. Surprise, je regarda autour de moi mais ne vis personne. Je repris mon appareil pour photographier l’animal. « Ne fais pas ça s’écria la voix »

« Qui a parlé ? demandai-je ». Je vis l’oiseau s’avancer vers moi «  C’est moi, dit-il ». Ébahie, je restais sans voix, je n’y croyais pas mes yeux, un oiseau qui parle pourquoi pas un cochon qui vole, pensai-je. « Tu sais parler, demandai-je stupéfaite. C’est impossible les animaux ne parlent pas. »
«  Faux, mais seuls ceux de mon espèce savent parler votre langage, me dit-il. Jusqu’à aujourd’hui peu de personne connaissent notre existence. ».
« Je comprends que vous vouliez que cela reste secret mais cela pourrait aider beaucoup de vous connaître » affirmais-je.
« Non, rétorqua t-il, par expérience je sais ce qui va arriver. Nous serons mis en cage pour être étudiés et nous perdrons ce qu’il ya de plus précieux ; notre liberté. ».
« Pour moi aussi perdre ma liberté serait inimaginable et douloureux », déclarai-je avec appréhension en abaissant mon appareil.
« Je te remercie pour ta compréhension, dit-il rassuré».

Des tonnes de questions se bousculaient dans ma tête : « t’es de quelle espèce, d’où tu viens, t’as une famille, est-ce que t’as un nom. »
«  Je suis un oiseau, tu le vois pas !!!, répondit-il d’un ton moqueur. J’ai toujours vécu sur l’île, et je m’appelle Oya. Ce nom m’a été donné il y a très longtemps par une jeune femme prénommé Kala. »
«  Kala !!!, demandai-je comme la Kala de Grand-mère Kale ? Mais t’as quel âge !!!?.
« Je suis née à l’époque de l’esclavage , un jour j’ai rencontré Kala une jeune esclave africaine. Elle vivait cacher dans la forêt des hauts de Mahavel, elle me raconta son histoire. »

« Moin la tomb amoureuz le fils du mait’, lu aussi. Nou la gan in ti baba, nous la voulu allé marron, dawar un lé parti dire. Le Mait’ la connu, lu lan trouv a nou, lu la jete mon marmay comme un vieu baba sifon. Moin la cri lasasin et moin la jete mon corps dans le rempart. Le mait’ lé parti lu croyé moin té fin mourir mais pie de bwa la cale a mwa. Kan moin la rouve mon zyé Oya té fin prend mon zenfan et la amnèn a lu ek mon band zansètr et depuis lu veille su mwa ; la preuv lu la envoye aou pour protéz a mwa. »
« Depuis ce jour elle m’appella Oya. Je resta à ces côtés la protégeant du danger, je chantais lorsqu’une personne s’approchait de sa case et je sifflais lorsque le danger était écarté. J’ai vécu de longues années auprès d’elle avant que la vrai Oya vienne la chercher à son tour. » .

J’étais triste car la Kala d’ Oya était différente de celle qu’on m’a décrite, une vieille sorcière hideuse et méchante qui faisait peur aux enfants, celle-ci souffrait d’avoir perdu ceux qu’elle aimait.

« Tu sais, j’ai rencontré beaucoup d’esclave et certains voulaient reprendre leur liberté par n’importe quel moyen. Je me souviens d’une jeune esclave et tu lui ressembles beaucoup. Elle s’appelait Mahaliana, elle vivait à Saint-leu et elle n’était pas comme les autres esclaves de l’habitation car elle savait lire et écrire, ce qui était interdit aux esclaves. Elle avait pour habitude de me cacher dans son tablier lorsqu’elle servait les repas, et je me mettais à siffler à sa place pour qu’elle puisse manger à sa faim. Nous utilisions cette ruse car les maîtres obligeaient les esclaves à siffler lorsqu’ils regagnaient la cuisine afin de s’assurer qu’ils ne mangeaient rien dans les plats. Puis un jour elle m’annonça son projet de s’enfuir. »
«  J’ai entendu parler d’un certain La Buse, un pirate qui écumait les mers de l’Océan Indien et j’ai décidé de rejoindre son équipage pour gagner ma liberté me dit-elle. »

Je l’interrompis et continua l’histoire. « Elle s’est déguisée en garçon et s’est cachée dans la cale du bateau, ils l’ont découverte et voulurent la tuer mais elle a pu montrer à La Buse qu’elle lui serait utile car elle savait lire et écrire. Je connais cette histoire car Mahaliana est mon arrière-arrière-arrière-arrière-grand-mère et souvent on nous racontait son histoire révélais-je. C’est elle qui a poussé ma mère à faire des recherches sur le marronnage »
« Je me disais bien qu’il y avait un air de ressemblance dit-il en riant tu sais j’ai eu l’honneur de rencontrer des femmes aussi courageuses, qui se sont battues pour leur liberté. Simangavole, Marianne, Heva, Rahariane et toutes celles qui ont marqué l’histoire de l’Esclavage.»

Il continua à me raconter des anecdotes. Les révoltes des esclaves surtout celle d’Eli à Saint-Leu, sa joie lorsque le 20 décembre 1848 l’esclavage fut aboli. En l’écoutant, je me disais que ma mère aurait aimé être à ma place. Puis il me parla de l’épidémie de choléra, l’arrivée de la première locomotive à vapeur. Il me relata l’ affaire Sitarane surnommé «  le vampire de la Réunion » mais je connaissais cette histoire car mon arrière-grand-mère à cette époque était cuisinière pour la famille du juge Auber, elle nous la racontait et aujourd’hui encore elle avait peur de prononcer ce nom.

Il partagea sa peine de voir ses amis mourir, aussi son inquiétude de voir autant d’espèce disparaître. « Regarde, avant les forêts étaient partout, puis elles ont été détruites remplacées par du béton et nous sommes obligés de fuir pour survivre dit-il en colère ».

J’étais tellement ancrée dans ces récits que je ne me rappelais plus où j’étais. Je sursauta quand j’entendis ma mère m’appeler, je demanda à Oya si je la reverrais un jour, elle me répondit qu’elle ne le savait pas car certes ils vivaient très longtemps mais heureusement ils n’étaient pas éternels. Nous nous quittâmes les larmes aux yeux. Après son départ, je me dis qu’elle m’a faite découvrir énormément de choses sur mon île,que j’espère pouvoir partager tout en préservant le secret de son existence.

Jamais je n’aurais pensé qu’un tel animal puisse exister à la Réunion et cela fut un honneur pour moi de l’avoir rencontré.


PublicitéQJ-juin-juillet

x