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revolunionpresentation @mariejuliegascon

(Crédit: Marie-Julie Gascon)

Révolunion: épisode 8

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Révolunion est une fiction. A moins qu’il s’agisse d’un récit d’anticipation.
Il va nous faire vivre de l’intérieur l’histoire d’une jeunesse réunionnaise prête à prendre son destin en main. Un évènement déclencheur va lui offrir cette opportunité et lui permettre d’inventer et de construire la société dont elle rêve.
Quatre voix nous racontent cette fabuleuse aventure. Quatre voix qu’un secret partagé lie à la mort, à la vie.

Épisode 8
Lian

Par où commencer…

Par moi peut-être, même si parler de moi est ce que j’ai le plus de mal à faire.

N’importe lequel d’entre nous, Tristan ou Anita, ou même Fred sait se présenter sans beaucoup de problème et trouver avec plus ou moins de facilité un point de sa personnalité à mettre en avant… Je suis différente, probablement parce que je n’ai pas grand-chose à dire ou que ma petite personne est loin d’être un sujet passionnant.

J’ai seize ans et je suis née dans une famille sans histoires avec un père Réunionnais bien présent et une mère très à l’écoute de ses enfants. Ses parents sont arrivés de Chine quand elle avait quelques mois. Je tiens d’elle sans doute ma très grande discrétion. Ils m’ont donné une éducation parfaite aux yeux des autres mais plutôt complète d’après moi…

Je suis la fille «  4B » : bonne élève, bonne camarade, bonne musicienne, avec un bon caractère ; l’ado parfaite aux yeux des parents de mes copains.

Je m’exprime peu, enfin juste ce qu’il faut à mon âge, je ne déborde pas et je souris beaucoup…Mais sans jamais rire franchement…On dit de moi que je suis équilibrée quand moi je me trouve lisse, que je suis jolie alors que je suis juste sans défaut apparent.

De temps en temps, Tristan assène que je suis trop introvertie et me compare alors à Anita qui parle haut et rit fort alors que je rougis à chaque remarque. Au moment de prendre la parole, j’ai l’impression d’assister impuissante à l’envol de mes pensées et je me retrouve à convoquer quelques phrases banales qui peinent à forcer le passage entre mes lèvres. Alors la panique prend le dessus, je balbutie et je baisse les yeux.

Le plus souvent, je préfère me taire en priant pour qu’on m’oublie. C’est plus facile à gérer…

Je me suis habituée à la solitude et elle est ma meilleure amie. Ni regard malveillant ni comptes à rendre à la seule qui me fiche complètement la paix. J’ habite dans un endroit perdu tout là-haut au-dessus du Tampon, à Notre Dame De La Paix, loin des tumultes de Saint- Pierre où je descends chaque matin pour aller au lycée.

Ma maison est entourée d’un jardin foisonnant. La fenêtre de ma chambre s’ouvre sur des dizaines de plantes et d’arbres différents qui inventent un infini nuancier de verts et au milieu trône mon Jacaranda dont le violet éclatant vient narguer toutes les autres couleurs à la belle saison, pour leur rappeler qu’il est le roi.

Il n’y a que là que je suis bien mais hélas pas pour longtemps puisque mes parents viennent d’avoir la bonne idée de vendre la maison. Ils ont décrété qu’elle était trop loin de tout. Je réfléchis depuis à ce que recouvre ce tout et je crains qu’il soit tout ce que je fuis. J’en ai le coeur brisé et j’ai très peur que ce déménagement signifie aussi un rapprochement des bonnes habitudes sociales et une pression supplémentaire pour que je rejoigne le club des ados normaux.

Pour résumer l’idée, c’est peu dire que je ne m’aime pas.

Et dans mon cas on ne peut confier à personne ce que je viens d’énoncer. Je noircis en vain des pages entières avant de les déchirer tant je les trouve pathétiques. Quand on a mon apparence, mes résultats ou une famille comme la mienne, on ne se plaint pas. Je suis entourée de copains qui se débattent avec des problèmes, des vrais, et je ne me sens pas le droit de revendiquer quoi que ce soit. C’est aussi pour cette raison que je m’implique si peu dans la révolunion. Ce n’est pas la mienne parce que je n’ai rien à revendiquer. …Ou si : être tout simplement heureuse. Mais le pourquoi m’est étranger et le comment m’échappe, et dans un moment comme celui que nous vivons où chacun sent que ses rêves sont à portée de main, je suis encore plus seule et moins bien comprise. Je fais définitivement partie des pisse-froid comme dirait Anita ou des « glaçons  insensibles à tout » comme le pense Tristan.

Il m’a balancé cette pique hier soir et c’est son jugement qui me blesse le plus. Il l’a donné avec un air buté, dur. D’habitude il a toujours le sourire aux lèvres, c’est ce qui me plaît chez lui. Ses deux fossettes de chaque côté de la bouche se creusent en permanence sous la pression du rire et son épi de cheveux indomptables est toujours aux aguets de la moindre blague à initier, ses yeux s’étoilent et…Mais pourquoi ? Pourquoi a-t-il réagi ainsi en miroir d’Anita ?

Bien sûr, j’ai conscience de vivre, ou plutôt d’assister à un moment crucial de l’histoire de notre île. Après sa tentative de passage en force, la France a semblé vouloir changer de tactique et nous laisser en paix…Ou plutôt nous laisser nous enfoncer dans le chaos. C’est ce sur quoi ils ont tablé.

Nous ne sommes pas naïfs et nous savons aussi que c’est juste un sursis observé à la loupe.

L’organisation politique précédente a été mise à plat après une consultation de la population qui a rejeté à une très large majorité le schéma des deux assemblées. On est à un moment crucial. On doit gérer le retrait de l’état français de toutes les administrations et donc réfléchir à une nouvelle gestion, à de nouveaux financements…Et en même temps avoir continuellement en tête la société dont nous voulons et l’économie qu’on veut mettre en place pour servir cet idéal.

Sans parler des problèmes de personnes : il faut de nouveaux représentants et en même temps nous devons absolument éviter la chasse aux sorcières. J’emploie le nous sans réellement savoir dans quel camp je me trouve. Mon père est dans l’autre, ce qui rend les choses un peu compliquées…

C’est ce point particulier de notre discussion qui a fait déraper la conversation au retour de l’aéroport.


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